Humeur

"muguet"

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Humeur parfumée grâce aux émotions fugaces et mystérieuses qui reviennent avec le parfum du muguet de mai. Est-il possible de résister au plaisir de ce petit instant, le visage plongé dans une botte de muguet comme un rendez-vous revenu ? Celui de ces senteurs de fraîcheurs blanches et vertes, acidulees et délicates en même temps, malicieuses et fidèles. Absolument uniques.

Mystérieux, le muguet de mai semble échapper à toute captation.... De la photographie : ses clochettes ne sont pas faciles à attraper. Aux codes : offert par un futur roi français semble-t-il à l'origine, puis symbole communiste ensuite, populaire et vendu par quiconque... Au fisc : 50 millions de brins vendus, presque un par Français, généreraient 100 millions d'euros, dit-on. Tous les brins vendus, dans la rue, ce jour là, échappent aux taxes. Si rare...qu' on se demande comment la tradition réussit à survivre au moment où  tout euro à même d'entrer dans les caisses de l'Etat est traqué.

Le muguet échappe aussi à certains processus de la parfumerie : curieusement il compte parmi les quelques fleurs échappant à l'obtention d'huile essentielle naturelle ou, comme disent les parfumeurs et chimistes à l'obtention d'un absolue, avec un e.

Au-delà de la nature...
On en resterait bien à ce seul parfum merveilleux et spontané de la nature...Mais, le muguet est une illustration en soi : il n'a pas échappé à sa traduction en molécules de synthèse : linalol, farnésol, hydroxycitronellal... inscrites dans la liste des 26 composants allergènes à étiquetage obligatoire. 45% des allergies aux cosmétiques viendraient désormais des multiples substances parfumantes qui nous entourent. Les médecins ont désormais mis au point des tests dits "fragrance mix" pour mieux les détecter. D'origines diverses, les allergies et l'asthme sont en croissance constante dans le monde. Différentes initiatives naissent pour créer des milieux de travail sans parfum, ou, comme au Canada, pour promouvoir des politiques sans parfum et de reconnaissance de l'hypersensibilité environnementale.

Illustration encore : la parfumerie, comme la plupart des industries depuis deux siècles a suivi la même utopie, le même modèle de progrès : s'"affranchir" au plus de la nature. Multiplier à l'infini, baisser les coûts, augmenter les marges.  Ainsi, pour créer plusieurs milliers d'odeurs, il fut créé une ribambelle de molécules. On a même parlé de l'avènement de "l'abstraction" pour le parfum. Un must, comme on le dirait d'une période de l'histoire de la peinture. Le plus souvent, comme la nature reste l'univers de référence recherché malgré tout, copier au mieux les senteurs inimitables de la nature restait l'objectif. Notre univers parfurmé, du parfum à la lingette en passant par le produit d'entretien ou la bougie d'ambiance, est un vaste univers chimique. La nature aussi. Mais les effets des senteurs de la nature sur l'organisme et ceux des molécules de synthèse restent très éloignés.

Pour ces milliers de molécules nouvelles, tant pour la parfumerie que pour d'autres industries utilisant des composés odorants, créées depuis plusieurs siècles, aucune étude épidémiologique de longue durée, aucune connaissance de leurs effets d'accumulation ni de leurs interactions en combinaison multiple. Effets, dans les milieux naturels comme dans le corps humain. En parfumerie, dire 7000 "notes", c'est plus joli.... Elles auraient été ainsi ajoutées depuis le XIXe siècle, aux possibles de la nature.

Avec un peu de curiosité, car cela n'est pas dit spontanément, on peut découvrir, que de grands parfums devenus même des références collectives, du début du XXe siècle, sont déjà de synthèse. Puis, que les mêmes parfums, au XXIème siècle, ne leur ressemblent quasiment plus : ils ont été "reformulés", parfois plusieurs fois, sans que nous en soyons en rien informés. Vous trouviez que tel ou tel parfum mythique ne ressemblait plus tout à fait au souvenir que vous en aviez, c'est peut-être qu'il a été reformulé, voire complètement changé. Pour des raisons économiques, réglementaires, sanitaires... bref rien n'est dit à livre ouvert sur le sujet....

Car c'est la force contraire du parfum : il y a des objets comme lui, pour lequel on n'a guère envie d'une approche raisonnable ou rationnelle, voire informée. Chacun a construit autour de lui, comme un paravent, des mythes intimes, quelques références personnelles, autour de quelques parfums. Ainsi, Diorissimo, créé en 1956 par Edmond Roudnitska pour Christian Dior, au parfum emblématique de... muguet. Pour Roudnitska, il fut "un retour vers la nature"... entendre, par là, un changement dans les formulations après les senteurs capiteuses des années 40. Nous aimerions croire qu'il comporte quelques éléments naturels, conserver encore l'illusion d'un bouquet de muguet tout frais. Hélas, Diorissimo, Shalimar de Guerlain, n°5 de Channel et bien d'autres sont passés...au-delà de la nature, depuis longtemps. De plus, en lieu et place de nos univers personnels, par le flaconnage, le packaging, le graphisme, l'univers publicitaire, les personnalités choisies pour les incarner...tout a été construit, de toutes pièces, pour imposer un imaginaire prêt à l'emploi. Pour chacun des nombreux parfums contemporains, il faut désormais trouver leur niche commerciale.

Questions discrètes...
Dès que l'on plonge dans les questions gardées discrètes que le sillage des parfums entraine : chimie, modèle économique, empreinte écologique, expérimentation animale, allergènes, toxicologie et perturbateurs endocriniens, propriété intellectuelle, secret et opacité, reformulations successives sans information du consommateur, circuits courts des créateurs vs concentrations des éditeurs-distributeurs... les deux faces du parfum sont trop différentes.

Si vous avez envie néanmoins d'en rester là et de conserver intact l'imaginaire encore attaché aux parfums, gardez le nez dans un brin de muguet cueilli tout frais du jardin.

Anne-Marie Ducroux